Report des flux e-commerce à Roissy et taxe 3 € : pourquoi la fragmentation UE limite l’effet

Les flux e-commerce en provenance d’Asie se détournent de Roissy vers d’autres hubs européens. Ce déplacement résulte du renforcement des contrôles douaniers en France, sans baisse significative des volumes.

Parallèlement, la taxe forfaitaire européenne de 3 euros sur les petits colis, prévue pour juillet 2026, apparaît insuffisante. Faute d’harmonisation, elle ne réduit pas les flux mais les redistribue entre États membres. 

Edouard de Lestrange, CEO d’Upela – plateforme de comparaison d’expéditions dédiée aux PME et e-commerçants français –, analyse cette dynamique. « L’Europe risque ainsi de déplacer le problème plutôt que de le résoudre. »  L’impact se fait sentir sur la concurrence loyale, les recettes fiscales et l’emploi local. Sans coordination européenne renforcée, contrôles et taxation resteront largement inefficaces.

La baisse des flux e-commerce à Roissy n’est pas une victoire

Les flux e-commerce en provenance d’Asie, dominés par Shein, Temu et AliExpress, ont fortement augmenté ces dernières années. Roissy-Charles-de-Gaulle, principal hub français pour ces petits colis low-cost, a traité 775 millions d’articles en 2024.

Depuis fin 2025, les volumes reculent nettement après le pic des fêtes de fin d’année. Une baisse qui coïncide directement avec le renforcement des contrôles douaniers en France. Sur la même période, soit du 12 novembre à fin décembre 2025, Upela observe une hausse stable de 20 % des expéditions domestiques et intra-européennes. 

Cependant, le recul observé à Roissy ne traduit pas une baisse globale des importations. Les flux se reportent vers d’autres hubs européens comme Liège, Cologne et Amsterdam.

Comme l’explique Edouard de Lestrange : « Il s’agit d’une conséquence classique de routages logistiques qui changent. Les flux importants qui passent soudainement par d’autres hubs perçus comme moins contraints » .

Liège, par exemple, a enregistré une hausse de 14 % des volumes cargo en 2025. Ce hub belge a traité plus de 1,324 million de tonnes sur l’année. Une part croissante des vols gros-porteurs chinois y est désormais concentrée.

Pour les clients d’Upela – PME et e-commerçants français –, cela se traduit par une variabilité accrue des délais. Les promesses de livraison J+1/J+2 sont plus fluctuantes.  

Le commerce e-commerce étant global, renforcer un hub isolé ne règle pas le problème, mais ne fait que le déplacer. Roissy accueille chaque nuit environ 40 avions gros-porteurs dédiés à ces flux asiatiques.
Sur 600 appareils en Europe, la France capte aujourd’hui entre 7 à 10 % des volumes entrants. Un report accru pourrait ramener cette part sous les 5 %, entraînant une perte de droits de douane.

Cette baisse réduirait les recettes fiscales et menacerait plusieurs milliers d’emplois de la logistique aéroportuaire. L’activité logistique serait affectée sur les métiers du tri, du handling et du transport terrestre. À terme, Roissy risque une érosion durable de son rôle stratégique dans les flux e-commerce européens.

Taxe de 3 € en juillet 2026 : dissuasive ou contournable ?

Une mesure européenne, applicable dès le 1ᵉʳ juillet 2026, instaure un droit de douane forfaitaire de 3 euros. Ce droit s’applique par catégorie d’articles sur les petits colis d’une valeur inférieure à 150 €. 

L’initiative visait à freiner les importations unitaires à bas coût depuis l’Asie et à encourager le regroupement des achats.

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Le CEO d’Upela juge toutefois cette taxe insuffisante pour dissuader les grandes plateformes chinoises comme Shein, Temu ou AliExpress :  « La preuve en est l’ouverture d’entrepôts XXL en Europe, notamment en Pologne : ces acteurs continuent d’investir massivement sur le marché européen. » 

Shein, par exemple, déploie un hub logistique géant de 740 000 m² près de Wrocław. Le site est destiné à devenir son principal centre logistique européen.

Ces investissements envoient un signal clair au marché. Les régulations actuelles ne sont pas perçues comme un frein majeur et les plateformes anticipent peu de durcissement significatif à court terme. Leur stratégie privilégie une implantation durable dans l’Union européenne plutôt qu’un repli.

Par ailleurs, la France prévoit dès mars 2026 un relèvement national à 5 € par article. Mais cette mesure distincte du dispositif européen risquerait d’être contre-productive.
Les colis pourraient transiter par d’autres pays européens afin d’éviter la taxation française. Ce contournement entraînerait une perte de recettes fiscales sans réduction réelle des flux.

Pour les e-commerçants français, la concurrence déséquilibrée demeure l’enjeu central.
Du côté des transporteurs, les effets se traduisent par des routages plus complexes avec variabilité des délais, retards et coûts cachés. 

Ces surplus résultent d’opérations supplémentaires et d’ajustements logistiques et pèsent davantage que des hausses tarifaires directes pour les PME.

L’approche fragmentée de l’UE face à l’efficacité du modèle américain

La comparaison avec les États-Unis est éclairante. Le relèvement du seuil de minimis à 100 dollars a entraîné une chute immédiate des flux aériens directs. 

Temu a rapidement basculé vers du stock local, forçant une optimisation massive de sa chaîne. « Quand une zone économique applique une règle simple, uniforme et difficilement contournable, l’effet est immédiat », analyse Edouard de Lestrange.

En Europe, malgré le marché unique, l’exécution reste fragmentée : intensité variable des contrôles, organisation disparate des hubs et facilité de re-routage d’un pays à l’autre. En conséquence, les flux e-commerce se déplacent au sein de l’Union européenne et diminuent peu en volume global.

Pour reproduire l’impact américain, il manque une harmonisation stricte, un partage de données en temps réel et une application cohérente aux points d’entrée.

Les marketplaces chinoises disposent néanmoins de leviers concrets pour anticiper ces évolutions : regrouper les expéditions (moins d’envois unitaires), internaliser ou mieux piloter la chaîne transport.

À titre d’exemple : l’acquisition de Cirro Parcel par Gofo en 2025, qui traite environ 200 000 colis par jour en France via ses centres hérités, et localiser des stocks en UE via entrepôts XXL pour atténuer la pression douanière et stabiliser les délais.

Pour stopper les reports et mieux maîtriser les flux e-commerce, Edouard de Lestrange recommande quatre mesures prioritaires :

  • Uniformiser la taxe au niveau UE, en supprimant les surcouches nationales facilement contournables.
  • Renforcer un guichet unique data pour les déclarations, la traçabilité et l’identification des vendeurs/produits.
  • Instaurer des contrôles coordonnés et ciblés (sur les risques produit, la fraude à la valeur, la conformité).
  • Offrir des incitations au stockage local (tarification plus avantageuse pour les expéditions depuis entrepôt UE par rapport aux imports unitaires).

Pour conclure, d’ici 2030, le CEO d’Upela anticipe une Europe plus ambitieuse et plus cohérente. Une suppression effective des angles morts sur les petits colis avec la fin des exemptions et sous-déclarations.

Le pilotage douanier s’appuierait sur l’EU Customs Data Hub dès 2028. Et des règles d’entrée simples et uniformes seraient appliquées. Le stockage en Union européenne progresserait, avec davantage d’expéditions intra-européennes. L’équilibre recherché ? Concurrence loyale + sécurité produit + logistique fluide, sans système contournable hub par hub.

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