Propulsion vélique pour décarboner le fret – ITW avec Matthieu Brunet

Miaraka de Windcoop teste une propulsion vélique couplée à un appoint moteur sur une ligne directe sans transbordement Marseille-Madagascar. L’approche divise les émissions carbone par environ trois, offre une prévisibilité logistique supérieure, avec un délai garanti de quatre semaines.

Décryptage par Matthieu Brunet, dirigeant d’Arcadie (importateur d’épices de Madagascar depuis 1990) et cofondateur de la coopérative Windcoop.

Ligne Marseille-Madagascar, un casse-tête logistique

Historiquement, la ligne Marseille-Madagascar est dépourvue de service direct. Sans ligne dédiée, les marchandises passent par des hubs régionaux ou lointains.

Les conteneurs subissent des transbordements multiples, dont certains détours extrêmes passent par Singapour. Ces pratiques génèrent des délais variables et augmentent fortement la variabilité carbone.

Matthieu Brunet explique : « Actuellement, le transport depuis Madagascar prend minimum 6 semaines quand tout va bien, et souvent 2 à 3 mois avec des retards imprévisibles à cause des transbordements. » Il ajoute un exemple personnel : « j’ai deux conteneurs qui sont partis de Madagascar il y a 2 mois. Ils sont censés arriver. Ils ne sont toujours pas arrivés. Je ne sais pas quand est-ce qu’ils arriveront. »

Cette imprévisibilité logistique complique la gestion des stocks, perturbe les saisonnalités de la vanille et des épices. Elle rend difficiles les flux just-in-time pour les importateurs.  

Le bilan carbone s’alourdit : entre 10 et 15 grammes de CO₂ par tonne-kilomètre transportée. Les détours et les consommations supplémentaires en attente ou en manœuvres portuaires aggravent ce chiffre.  

La route océan Indien impose déjà des contraintes naturelles : vents variables et cyclones saisonniers. L’absence de service dédié amplifie ces inefficacités.

Pour les producteurs malgaches de la côte ouest ou nord, le préacheminement routier vers Toamasina est très compliqué. Les infrastructures routières sont souvent dégradées. Cela ajoute du temps et des coûts importants.

Propulsion vélique sur une ligne sans transbordement

Miaraka adopte une propulsion vélique principale reposant sur trois ailes rigides automatisées développées par CWS. Chaque aile mesure environ 350 m², soit une surface vélique totale de 1 050 m². Les mâts latéraux autoportants libèrent entièrement le pont pour les opérations de manutention des conteneurs.

Le navire affiche une capacité de 210 EVP. Sa construction a débuté au chantier RMK Marine en décembre 2025, pour une livraison prévue en juin 2027. Il reliera directement Marseille à Toamasina (Tamatave), Antsiranana (Diego-Suarez) et potentiellement d’autres ports malgaches, sans escale intermédiaire.

Matthieu Brunet explique : « Nous irons plus vite avec notre voilier que les bateaux actuels reliant Madagascar. » Pourtant, sa vitesse moyenne de 9 nœuds (approximativement 16 km/h) reste inférieure aux 15 à 20 nœuds des porte-conteneurs conventionnels.

La propulsion vélique compense une vitesse intrinsèquement plus faible par l’élimination des pertes de temps liées aux transbordements.

Il précise : « Nous garantissons quatre semaines dans tous les cas de figure. » Un appoint moteur diesel (MGO) n’est utilisé qu’en cas de pétole prolongée ou pour sécuriser le respect du planning. Son recours demeure marginal sur l’ensemble du trajet.

Avec une rotation annuelle estimée entre 5 et 5,5 allers-retours, le navire transportera environ 1 000 conteneurs par sens. Cela représente environ 10 000 tonnes dans chaque direction (sur la base de 10 tonnes par EVP).

Impacts carbone mesurés et au-delà

Windcoop table sur une division par trois du bilan carbone spécifique. Les émissions passent de 10-15 g CO₂ par tonne-kilomètre aujourd’hui à environ 5 g avec Miaraka.

Globalement, la réduction atteint jusqu’à 60 % comparé à un navire conventionnel sur cette ligne, grâce à la part majoritaire du vent. L’absence de fioul lourd joue un rôle tout aussi capital. Le moteur diesel auxiliaire utilise du MGO, un carburant plus propre qui réduit les particules fines et les émissions de soufre.

Au-delà du CO₂, la vitesse réduite à 9 nœuds diminue les collisions avec les cétacés. Matthieu Brunet note : « À 9 nœuds, environ 16 km/h, les poissons ont le temps de se pousser. Les dauphins et cachalots s’écartent plus facilement. »

La pollution sonore sous-marine chute également. Le moteur plus petit et moins sollicité perturbe moins les mammifères marins. Cela contribue à réduire les échouages liés au bruit anthropique.  

Ces effets s’additionnent sur une route océan Indien riche en biodiversité marine. La propulsion vélique apparaît comme un levier adapté aux lignes secondaires comme Marseille-Madagascar. Les alternatives comme les biocarburants ou les e-fuels butent sur des contraintes d’approvisionnement ou de concurrence alimentaire.

Contraintes et adaptations pour les chargeurs

Bien que le surcoût transport estimé atteigne environ 10 centimes par kilogramme, ce montant reste absorbable pour des marchandises premium. Les épices, vanille et cacao ont une valeur au kilo dépassant plusieurs euros.

Pour des produits basiques inférieurs à 1 euro par kilo, l’impact serait plus sensible. Cela limite la scalabilité immédiate.

Par ailleurs, la prévisibilité accrue facilite les ajustements saisonniers ou just-in-time. Les chargeurs ont moins besoin de stocks tampons ; la synchronisation avec la production malgache s’améliore.  

Ils doivent anticiper les volumes par rotation. Ils gagnent toutefois en visibilité globale sur la chaîne.

Matthieu Brunet souligne : « Madagascar produit naturellement des biens à faible empreinte, peu de mécanisation agricole. » Décarboner le transport rendrait ces produits parmi les plus vertueux au monde.

Il ajoute : « Il faudra aussi accepter une réduction globale des volumes transportés inutiles et privilégier les produits à forte valeur ajoutée comme les épices ou le chocolat de Madagascar, qui ont déjà un bilan carbone très faible à la production. » 

Miaraka reste un prototype concret testant la propulsion vélique sur une route secondaire comme Marseille-Madagascar. Il illustre comment combiner réduction carbone significative et gains logistiques. Cela inclut fiabilité et délais raccourcis sans rupture totale avec les moteurs.

Matthieu Brunet précise : « C’est forcément complémentaire, car il n’y a pas de solution unique. Mais pour nous, la voile doit être la solution majoritaire. » On peut l’utiliser en propulsion principale, comme sur Miaraka. On peut aussi l’installer en appoint sur des navires existants.

Les ailes rigides sont conçues pour être posées sur d’autres bateaux. Techniquement, rien n’empêche d’équiper une grande partie de la flotte mondiale.

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