Anticipation, partenariats locaux et vision intégrée permettent de bâtir une « supply chain solidaire » vertueuse, transformant les contraintes logistiques en actions humaines et environnementales concrètes.
À la tête du pôle supply chain et IT de l’Agence du Don en Nature (ADN), Alexandra Vidal est l’architecte d’une logistique solidaire d’envergure. Son parcours, de l’événementiel aux stratégies digitales, nourrit une vision où l’efficacité opérationnelle sert directement l’impact sociétal. Elle partage aujourd’hui les clés de cette approche intégrée, où chaque choix logistique est une action pour un monde plus responsable. « J’ai la ferme conviction que si nous parvenons, avec les moyens qui sont les nôtres, à construire une supply chain responsable et inclusive au service de l’humain, alors tout le monde peut y arriver. »
Parcours et missions d’ADN
supply-chain.net : Pour commencer, pouvez-vous nous parler un peu de votre parcours et des missions de votre institution ?
Alexandra Vidal : Je suis ingénieure de formation, diplômée des Arts et Métiers. J’ai consacré douze ans de ma vie professionnelle à l’événementiel, puis je me suis concentrée sur les enjeux de stratégies logistiques et de transformation digitale. C’est dans ces conditions que j’ai rejoint l’Agence du Don en Nature (ADN) en tant que directrice supply chain, au printemps 2022.
Je suis aujourd’hui à la tête du pôle supply chain et IT d’ADN, où je supervise les opérations au cœur névralgique de l’association. Ce rôle me permet de porter une vision où l’exemplarité et la performance logistiques sont essentielles à notre succès.
Au sein de l’association, j’agis en particulier sur la décarbonation de nos flux logistiques, avec l’objectif de créer la supply chain solidaire inclusive la plus vertueuse possible, tant d’un point de vue social qu’environnemental. Par exemple, en plus de notre engagement précoce dans le fret ferroviaire, nous lançons notre seconde expérimentation de cyclo-logistique pour livrer les associations franciliennes à l’occasion de la Rentrée Solidaire.
Nous sommes également innovants sur le volet social puisque notre entrepôt principal, situé dans les Hauts-de-France, est un entrepôt-école. Il permet chaque année la formation en conditions réelles de plusieurs dizaines de personnes éloignées de l’emploi aux métiers de la logistique et de la réinsertion professionnelle.
Gestion des palettes lourdes et partenariats
supply-chain.net : Comment coordonnez-vous, sur le terrain, la manutention des palettes lourdes avec les équipes de l’ESAT Les Ateliers de Jemmapes ?
Alexandra Vidal : C’est une nouveauté pour ADN. Cette année, pour la Rentrée Solidaire – l’une de nos opérations emblématiques –, nous faisons appel à l’ESAT Les Ateliers de Jemmapes pour reconditionner les palettes trop lourdes avant la redistribution à vélo à Paris et aux alentours. En effet, nos livraisons de fournitures neuves aux associations pour la rentrée scolaire passent par le service de livraison en cyclo-logistique et réinsertion professionnelle de l’entreprise d’insertion Carton Plein.
Nous partageons avec cette association de nombreuses valeurs concernant l’insertion et la décarbonation. Cette collaboration avec l’ESAT, dans le 12e arrondissement de Paris, élargit notre action de cyclo-logistique avec Carton Plein. Nous livrons ainsi davantage d’associations à Paris et en Île-de-France à vélo. Cette initiative répond à notre volonté de bâtir un écosystème de solidarités territoriales et inclusives.
Fluidité opérationnelle et « slow logistique »
supply-chain.net : L’ESAT Les Ateliers de Jemmapes opère dans le 12e arrondissement de Paris. Quels sont vos secrets opérationnels pour garder une telle fluidité, surtout lors des pics d’activité comme la Rentrée Solidaire ?
Alexandra Vidal : Une fois les palettes stockées et reconditionnées par l’ESAT, les équipes de Carton Plein, en coordination avec l’ESAT, viennent directement récupérer les palettes et les livrent depuis le 12e. Cette organisation dépend, en amont, de notre entrepôt principal à Dourges dans le Pas-de-Calais.
Cet entrepôt-école peut accueillir jusqu’à 3 100 palettes et prépare les expéditions pour que les vagues de commandes soient bien dimensionnées par rapport à la capacité de stockage de l’ESAT. Pour gérer ces volumes, même en période de fortes commandes comme lors de la Rentrée Solidaire, nous nous appuyons sur nos collaborateurs dans l’entrepôt-école et sur l’équipe supply chain du siège parisien.
Nous relevons les défis de la logistique urbaine décarbonée Paris grâce à des logiciels performants, tels que le WMS Generix, obtenu par mécénat de compétences. De plus, dans la continuité de notre action pour une logistique solidaire moins polluante, nous sommes acteurs de la « slow logistique ». Nous privilégions le ralentissement des cadences de livraison pour favoriser les flux massifiés, notamment par le rail.
Notre calendrier est un peu « décalé » puisque nous recevons les produits saisonniers, comme les fournitures scolaires, très tôt dans l’année, au printemps. Le temps de collecter, trier, reconditionner les produits, puis de les mettre à disposition des associations qui les commandent sur notre catalogue solidaire en ligne pour qu’elles les redistribuent in fine aux familles avant la rentrée. Tout cela se fait sur le temps long, dans l’anticipation, plutôt que dans la précipitation.
Accompagnement des personnes en situation de précarité
supply-chain.net : Comment accompagnez-vous les personnes en situation de précarité pour qu’elles s’approprient les standards de qualité de Carton Plein ?
Alexandra Vidal : Carton Plein est une association qui favorise l’insertion des personnes éloignées de l’emploi, notamment par la cyclo-logistique et réinsertion professionnelle. C’est la deuxième fois que nous travaillons avec eux, après une première expérimentation réussie pour l’opération Noël Solidaire l’an dernier, qui avait généré 175 heures d’insertion pour 4 cyclo-logisticiens.
De notre côté, ADN œuvre aussi à l’insertion via notre propre entrepôt-école situé dans le Pas-de-Calais. Il accompagne des personnes, souvent sans diplôme, vers une formation logistique reconnue.
C’est une véritable fierté, au sein de l’association, d’accompagner ces personnes tout en assurant une logistique performante au service des associations que nous soutenons. Cette appétence pour la formation et l’insertion, nous la partageons avec Carton Plein ainsi qu’avec un certain nombre de partenaires tout au long de notre supply chain solidaire inclusive.
Défis du dernier kilomètre en vélo-cargo
supply-chain.net : Avec une flotte composée uniquement de vélos-cargos, comment gérez-vous ensemble les imprévus quotidiens liés aux livraisons ?
Alexandra Vidal : La livraison à vélo s’effectue dans l’ensemble des arrondissements parisiens ainsi que sur huit communes de Seine-Saint-Denis et deux communes dans le Val-de-Marne. Cela peut surprendre, mais la livraison à vélo est particulièrement efficace et adaptée aux spécificités du centre-ville ultra-urbain. Nous recevons beaucoup de retours positifs, notamment sur la flexibilité du mode de livraison, jusqu’au pas de la porte, et sur le respect des horaires.
Cependant, les épisodes caniculaires de ces derniers mois ont véritablement impacté l’organisation de nos livraisons. Les équipes de Carton Plein ont su s’adapter aux conditions climatiques extrêmes, en repensant les plannings de leurs cyclo-logisticiens afin de préserver la santé des livreurs. Ces derniers mois montrent qu’il est important d’agir pour limiter les conséquences de la crise climatique en cours sur notre dernier kilomètre vélo cargo.
supply-chain.net : Comment assurez-vous une réception fluide auprès de partenaires comme La Table Ouverte ou SOS Casamance ?
Alexandra Vidal : Lors de la Rentrée Solidaire, la livraison est planifiée à l’avance par Carton Plein avec l’association bénéficiaire. Les cyclo-logisticiens livrent les palettes solidaires commandées par l’association au moment et au lieu décidés, généralement les locaux associatifs.
Sur ce point, le vélo offre des possibilités nouvelles puisqu’il permet l’accès à des zones parfois atypiques et des locaux difficiles à desservir en camion. C’est particulièrement le cas dans les centres urbains très denses, où ce mode de livraison en dernier kilomètre vélo cargo répond très bien aux attentes spécifiques des associations.
C’est aussi un mode de transport qui permet de décharger et vérifier la commande tranquillement, sans le stress du camion qui bloque toute la route et les klaxons.
Le défi d’équiper 11 000 enfants
supply-chain.net : Pourriez-vous nous raconter les coulisses de ce défi : équiper 11 000 enfants dans des quartiers aussi denses et difficiles d’accès ?
Alexandra Vidal : Les associations de proximité jouent un rôle décisif dans la redistribution des dons aux enfants soutenus. Nous nous appuyons sur leur expertise et leur travail de terrain pour distribuer efficacement les fournitures en amont de la rentrée. Nous menons des visites lors d’opérations majeures, comme la Rentrée Solidaire. Ces rencontres garantissent la préparation des associations et l’adéquation des produits aux besoins réels des familles.
En réalité, les associations connaissent très bien les personnes qu’elles accompagnent. Nous participons aussi, en concertation avec les associations soutenues par ADN, à plusieurs distributions pour aller à la rencontre des familles et constater l’impact concret de ces dons. Pour autant, la plus grande partie de ce défi réside dans la collecte des produits, dont la totalité relève de stocks neufs et de qualité, grâce à des donateurs engagés pour la réussite des élèves en situation de précarité.
Je pense notamment à Cosimo, qui fournit les sacs Eastpak, et bien sûr à Cultura qui nous soutient depuis plusieurs années. Ces soutiens sont essentiels et notre engrenage logistique ne se met en action qu’une fois que nous avons reçu ces dons.
Ambition de décarbonation et stratégie de transport
supply-chain.net : Quelle est l’ambition d’ADN en matière de décarbonation de ses flux logistiques, au-delà des initiatives déjà mises en place ?
Alexandra Vidal : La cyclo-logistique répond évidemment à notre volonté de décarboner les modes de transport. Elle agit aussi sur la réduction de la pollution atmosphérique causée par les particules fines des véhicules motorisés. Enfin, elle contribue au désengorgement des routes, enjeu majeur de la logistique urbaine décarbonée à Paris, surtout en zones denses.
Nous remercions pour cela le Crédit Municipal de Paris qui est engagé avec nous sur le sujet de la cyclo-logistique afin de faire vivre ces beaux projets solidaires et écologiques.
Toutefois, c’est véritablement sur le fret ferroviaire que nous souhaitons poursuivre notre effort de décarbonation. Le report modal ferroviaire, c’est 30 tonnes de CO2 évitées par notre association en un an.
En réalité, la stratégie nationale bas carbone (SNBC) vise un doublement du ferroviaire dans les flux nationaux en 2030 par rapport à 2019, c’est-à-dire de 9% à 18%. Aujourd’hui, nous sommes toujours à 9% au niveau français.
Mais chez ADN, nous sommes passés, en l’espace de trois ans, de 0% à 20% des expéditions effectuées par train, avec les moyens qui sont les nôtres, et grâce au programme REMOVE de l’ADEME.
Déploiement du modèle décarboné « sans moteur » dans d’autres métropoles
supply-chain.net : Enfin, quelle est votre vision sur les étapes qui permettraient de déployer ce modèle de supply chain sans moteur dans d’autres métropoles d’ici 2030 ?
Alexandra Vidal : Nous souhaitons avant tout préserver, et construire, une chaîne logistique qui nous ressemble, exemplaire sur le plan environnemental et social. C’est pour cela que ce dispositif de cyclo-logistique et réinsertion professionnelle avec Carton Plein et l’ESAT Les Ateliers de Jemmapes fait autant sens pour nous.
Si nous voulons déployer ce modèle « sans moteur » dans d’autres métropoles, nous devons en premier lieu identifier les villes où cela serait le plus pertinent, du point de vue du nombre d’associations partenaires qui y sont présentes et de la configuration urbaine. Nantes, par exemple, peut déjà compter sur un important réseau de livraison à vélo. Nous travaillons en outre avec un réseau associatif dense dans les métropoles de Lille et de Lyon, où sont basés nos partenaires en insertion Main Forte et Bioport.
La seconde marche à franchir serait de trouver des partenaires locaux engagés pour l’insertion par la cyclo-logistique. L’objectif est de créer, là encore, des réseaux solidaires à l’échelon local, afin de déployer notre capacité d’action nationale sur le terrain, de façon efficace et vertueuse.
