Face à la consolidation du marché de l’hydrogène décarboné, les acteurs français adaptent leurs technologies de piles à combustible aux usages lourds et stationnaires.
Le marché européen de l’hydrogène décarboné subit une forte phase de consolidation industrielle. Les incertitudes économiques et la baisse des financements fragilisent cependant les projets automobiles initiaux. Le salut de la filière repose dorénavant sur la réorientation vers les mobilités lourdes et stationnaires. Thomas Picquette, dirigeant de la société Hopium depuis février 2026, décortique pour nous cette trajectoire et les conditions dans lesquelles s’opère aujourd’hui le développement de solutions hydrogène en France.
Le repositionnement stratégique
supply-chain.net : Hopium a connu une trajectoire mouvementée depuis sa création, passant d’un projet de voiture à hydrogène à un repositionnement stratégique. Pouvez-vous nous expliquer ce parcours et ce pivot majeur ?
Thomas Picquette : Hopium a été créée début 2021 avec l’ambition de développer la voiture à hydrogène décarbonée. Ce projet a évolué jusqu’en juillet 2023, date à laquelle l’entreprise a été placée en redressement judiciaire. Ce fut le catalyseur d’un repositionnement majeur : nous nous sommes recentrés sur notre technologie de pile à combustible, extrêmement performante, pour l’adapter aux mobilités lourdes et aux applications stationnaires. Mon arrivée en février 2026 a renforcé cette dynamique.
Nous avons compris qu’au-delà de la technologie en elle-même, la vraie ressource de cette société se trouve dans nos équipes, dans les savoir-faire humains que nous avons au sein de cette société. Aujourd’hui, nous comptons plus de 25 personnes au sein de la société, dont la grande majorité sont des ingénieurs extrêmement compétents. Ce capital humain nous permet d’offrir une approche agile, axée sur l’ingénierie et le savoir-faire, intervenant sur des projets complexes, qu’il s’agisse de notre technologie propriétaire ou de celle de tiers.
Défis techniques et plateforme 200 kW
supply-chain.net : Votre équipe travaille sur le développement d’une nouvelle plateforme de pile de 200 kW. Quels sont les principaux défis techniques rencontrés pour adapter cette technologie à des cas d’usage aussi variés que les camions bennes ou les générateurs de data centers ?
Thomas Picquette : Le passage à des plateformes de haute puissance, telles que le standard 200 kW, cristallise des défis d’ingénierie communs à toute la filière. Le premier enjeu est la versatilité des cycles d’usage : un camion benne à ordures, soumis à des cycles fréquents d’accélération-freinage, impose des contraintes de rendement et de gestion thermique radicalement différentes d’un générateur de secours pour data center, dont le fonctionnement est linéaire.
L’expérience acquise sur des projets comme K3H2 démontre qu’une technologie unique peut difficilement couvrir tous ces spectres, exigeant une modularité forte. Le second défi est normatif et politique : l’exigence de souveraineté industrielle impose une sélection rigoureuse de la bill of material (BOM). Pour les secteurs sensibles comme la défense, l’ancrage européen des composants est impératif, tandis que le maritime permet plus de flexibilité. L’industrialisation de ces piles haute puissance repose donc sur une mise à jour constante des composants pour optimiser le rapport performance-coût.
Sécurisation de la chaîne d’approvisionnement
Supply-chain.net : Comment vos équipes d’approvisionnement sécurisent-elles la chaîne de valeur de vos systèmes face aux tensions mondiales de l’énergie et aux ruptures de chaînes ?
Thomas Picquette : La résilience du secteur repose sur une gestion de proximité avec des fournisseurs ultra-spécialisés. Dans une phase de pré-industrialisation, les volumes modestes permettent une sécurisation anticipée des pièces critiques, évitant ainsi les tensions de masse observées dans d’autres secteurs énergétiques.
Toutefois, le développement de nouvelles plateformes technologiques induit un risque futur : en se rapprochant de composants plus industrialisés et donc plus demandés, les acteurs de l’hydrogène s’exposent à terme aux cycles de pénuries mondiales. L’anticipation stratégique des achats devient alors un pilier de la viabilité industrielle.
Convaincre les secteurs rigides : l’exemple du Maritime
Supply-chain.net : Comment Hopium parvient-elle à convaincre des acheteurs de secteurs parfois rigides, comme le maritime, d’intégrer des systèmes de décarbonation à l’hydrogène ?
Thomas Picquette : L’adoption de l’hydrogène dans les secteurs dits « rigides », comme le maritime, ne peut être portée par un acteur isolé ; c’est un défi d’écosystème. La conviction des donneurs d’ordres passe par un travail collectif au sein de clusters et par une démonstration concrète de la viabilité technique, comme l’illustrent les systèmes déjà assemblés et testés en mer.
Le secteur maritime bénéficie d’un avantage structurel : le maillage portuaire existant permet de déployer des points d’approvisionnement stratégiques sans nécessiter une couverture territoriale totale immédiate. De plus, bien que le coût système soit élevé, son poids relatif dans l’investissement global d’un navire est bien moindre que dans l’automobile, facilitant ainsi la proposition de valeur économique.
Stratégie de croissance externe
Supply-chain.net : Comment identifiez-vous une cible d’acquisition pertinente, capable d’accélérer votre développement sans déstabiliser la trésorerie ?
Thomas Picquette : Dans un marché en phase de consolidation, la stratégie de croissance externe doit répondre à des impératifs de rentabilité immédiate et de complémentarité technique plutôt qu’à une simple extension des capacités de production, souvent déjà en surcapacité.
Les critères d’acquisition se concentrent sur trois piliers : l’accès à de nouveaux segments de marché, l’intégration de briques technologiques connexes (stockage, distribution) et la solidité financière de la cible. Cette approche permet de diversifier les revenus et d’allonger l’horizon d’investissement, offrant ainsi le temps nécessaire à la maturation de l’innovation sur un marché dont les cycles se sont allongés.
supply-chain.net : Comment envisagez-vous l’avenir d’Hopium et de l’hydrogène, notamment au regard de la stratégie française de souveraineté industrielle hydrogène français ?
Thomas Picquette : L’avenir de la filière s’inscrit dans la stratégie nationale de souveraineté industrielle, où la France occupe une position de force grâce à son mix énergétique. La priorité donnée à l’amont — la production d’une molécule abondante et compétitive — est l’étape clé pour décarboner des secteurs cibles (industrie lourde, mobilités).
Dans cette architecture, les acteurs de l’aval servent de catalyseurs, en fournissant les solutions d’électrification indispensables à l’usage final. L’objectif est de transformer cet avantage énergétique en une filière industrielle complète, ouverte aux collaborations internationales mais ancrée dans des compétences souveraines.
