La chaire TEC-LOGd, une logistique circulaire et résiliente pour la supply chain de demain

Les chaînes d’approvisionnement mondiales sont à un carrefour critique selon la chaire TEC-LOGd. Entre les impératifs de durabilité environnementale, la quête de résilience face aux chocs géopolitiques et sanitaires, et l’urgence d’une transformation numérique, les entreprises naviguent dans un océan de défis complexes. 

Dans ce contexte mouvant, l’optimisation opérationnelle doit être complétée par une réflexion stratégique plus globale. C’est précisément la mission que s’est donnée la chaire TEC-LOGd de l’UPHF (Université Polytechnique Hauts-de-France). Contribuer à identifier les voies d’une logistique plus durable, plus efficace et davantage orientée vers la circularité. Les professeurs Joseph Sarkis et Abdessamad Ait El Cadi nous parlent de cette chaire d’excellence.

Repenser le transport,  le maillon oublié de l’économie circulaire

Historiquement, l’économie circulaire a mis l’accent sur les modèles d’affaires, les matériaux et le recyclage. Mais elle délaisse souvent un pilier fondamental : le transport. Pourtant, sans une logistique pensée pour la circularité, les boucles restent théoriques. La chaire TEC-LOGd a identifié ce fossé comme une priorité.

« Le transport est rarement abordé d’un point de vue académique dans le contexte de l’économie circulaire. L’aspect opérationnel de la supply chain est souvent négligé. C’est le principal cadre ou lacune que nous avons exploré ces dernières années, » explique le Professeur Joseph Sarkis. 

Il souligne que nos infrastructures actuelles sont optimisées pour la logistique linéaire. Et non pour le retour ou la gestion des « déchets ». Les pistes étudiées dans le cadre de la chaire TEC-LOGd pour combler cette lacune incluent d’abord l’intégration de la « soft infrastructure » numérique (données, logiciels) aux infrastructures physiques existantes pour améliorer l’efficacité et réduire les coûts des flux circulaires

Elle s’accompagne de la conception d’infrastructures logistiques nouvelles ou adaptées pour supporter activement les flux de retour et de valorisation. Enfin, elle demande l’utilisation de modèles prédictifs pour optimiser les itinéraires de collecte et de livraison en logistique inverse. Ceci minimise ainsi l’empreinte carbone.

Technologies de rupture au service de la résilience et de l’optimisation selon la chaire TEC-LOGd

Les termes tels que l’Intelligence Artificielle (IA), la blockchain ou les jumeaux numériques sont devenus des mots-clés incontournables. Ils sont parfois galvaudés. La chaire TEC-LOGd adopte une approche pragmatique et scientifique. Il faut évaluer leur pertinence réelle pour la prise de décision et la création de valeur concrète.

« Notre objectif académique est d’évaluer la pertinence réelle de ces technologies, et non de les ‘vendre’. Nous nous demandons si elles améliorent véritablement les processus de prise de décision, car toutes les expériences technologiques ne débouchent pas sur des résultats positifs ou rentables, » précise le Professeur Abdessamad Ait El Cadi. 

Les recherches de la chaire TEC-LOGd mettent en lumière des applications concrètes.

Les jumeaux numériques sont utilisés pour la simulation d’entrepôts et l’optimisation des flux internes. Ils permettent ainsi d’anticiper les goulots d’étranglement et de tester des scénarios de résilience.

La blockchain est étudiée comme un levier potentiel d’amélioration de la traçabilité et de la transparence des chaînes d’approvisionnement. Elle pourrait contribuer à renforcer la confiance entre les acteurs et à sécuriser certaines transactions. C’est notamment le cas dans les filières sensibles comme le cacao ou les batteries.

L’Intelligence Artificielle, appliquée à l’analyse prédictive de la demande, contribue à l’optimisation des itinéraires de transport multimodal et à la gestion proactive des risques. Elle offre une aide à la décision stratégique.

Transformer l’héritage industriel et dépasser les obstacles opérationnels

La transformation durable est un investissement à long terme qui se heurte souvent aux impératifs de rentabilité immédiate des entreprises. Les coûts de rétrofit et le manque de retour sur investissement à court terme constituent des obstacles opérationnels majeurs.

« L’investissement dans la transformation durable est souvent perçu comme une perte à court terme. Il ne génère pas de revenus immédiats, mais ses bénéfices se manifestent sur 5 à 10 ans. C’est ce décalage temporel qui pose problème, car les indicateurs de performance sont souvent axés sur le court terme, » observe le Professeur Sarkis.

Pour surmonter ces défis, la chaire TEC-LOGd propose des pistes qui ne sont pas exclusives entre elles. L’une d’elle est de développer des modèles économiques qui démontrent la rentabilité à long terme des investissements durables, intégrant les coûts des crises potentielles et les avantages de la résilience. Une autre serait de mettre en place des incitations financières et des cadres réglementaires qui favorisent les investissements dans la logistique durable et la circularité. Enfin, on pourrait aussi offrir aux entreprises les ressources et l’expertise nécessaires (formation, conseil) pour franchir la « colline géante » de la transformation.

La logistique transfrontalière et l’impératif de standardisation globale

Avec des projets comme Interreg EcoLogiX, la chaire TEC-LOGd s’attaque à la logistique transfrontalière intelligente entre les Hauts-de-France et la Wallonie. L’objectif : créer un corridor de transport vert et multimodal. Cependant, les défis sont nombreux, notamment en matière de partage de données et d’interopérabilité.

« Le défi principal réside dans l’interopérabilité entre les systèmes et dans le partage de données entre les différentes parties prenantes, notamment les transporteurs, les opérateurs logistiques et les demandeurs de transport, dans un contexte transfrontalier. Nous cherchons à créer un cadre qui facilite la confiance et un échange d’informations clair pour orienter vers des modes de transport plus verts, » explique le Professeur Abdessamad Ait El Cadi.

Les travaux de la chaire TEC-LOGd soulignent l’importance de plateformes collaboratives sécurisées permettant le partage de données entre les différentes parties prenantes de la chaîne logistique. 

L’établissement de normes communes de données et de protocoles va garantir l’interopérabilité entre les systèmes hétérogènes. Elle demande toutefois l’élaboration de cadres de gouvernance robustes. Ceux-ci aident pour instaurer la confiance et réguler l’échange d’informations.

La coopération à l’échelle mondiale a aussi révélé une supply-chain à plusieurs vitesses. Mais loin d’une limite, il s’agit d’une opportunité. L’identification des possibilités de « leapfrogging » pour les régions émergentes démontrent qu’elles peuvent adopter directement des systèmes numériques de pointe. Un bond qui leur permettrait une innovation sans passer par l’étape du rétrofit des anciens systèmes.

Le défi des batteries et des matières critiques

L’électrification massive des transports et de l’industrie pose un défi colossal pour la logistique inverse des batteries. La dépendance aux matières premières critiques et le faible taux de recyclage actuel exigent une approche circulaire rigoureuse.

Le Professeur Sarkis souligne cet enjeu. « Seulement 1% des terres rares et environ 5% des batteries lithium-ion sont actuellement recyclées. Les systèmes circulaires sont essentiels pour notre résilience et notre indépendance vis-à-vis des matières premières critiques. La sécurité et la circularité des batteries doivent être conçues dès le départ, » 

Les recherches de la chaire TEC-LOGd dans ce domaine mettent en avant plusieurs pistes, notamment la conception pour la circularité (Design for Circularity). Il s’agirait d’intégrer la réparabilité, la modulabilité et le recyclage dès la phase de conception des batteries.

La sécurité demeure une priorité. Ainsi, la modélisation de l’état de santé (SoH) des batteries permettrait d’optimiser leur durée de vie, de faciliter leur réemploi dans différentes applications et d’anticiper leur fin de vie de manière sécurisée. Il en va de même pour le développement de systèmes de gestion sécurisée pour le transport, le stockage et le recyclage des batteries. La minimisation des risques d’incidents et des coûts opérationnels est essentielle pour la pérennité des batteries.

Vers un écosystème global de logistique intelligente, la vision de la chaire TEC-LOGd

La chaire TEC-LOGd ne se contente pas de résoudre des problèmes locaux ; elle s’inscrit dans une vision stratégique globale. Son ambition est de jeter les bases d’un écosystème de gestion intelligente où tous les acteurs de la supply chain mondiale parlent le même langage. Un objectif ambitieux, lointain, mais le Professeur Sarkis regarde vers le futur.

« Si je pouvais modifier un seul cadre réglementaire ou une norme mondiale pour libérer le plein potentiel d’une logistique connectée, verte et résiliente, ce serait d’établir des standards communs reconnus universellement, comme ceux qui rendent l’internet si efficace».

Les travaux de la chaire TEC-LOGd, qu’il s’agisse de sa production scientifique significative, de ses collaborations internationales du Canada au Vietnam, ou de son engagement dans des initiatives comme le projet  EcoLogiX et la recherche sur les batteries du futur, illustrent une conviction profonde. Celle d’un avenir de la logistique et de la supply chain qui réside dans une approche holistique, multidisciplinaire et résolument tournée vers la circularité et la durabilité

Pour les entreprises, s’inspirer de ces recherches, c’est investir non seulement dans leur rentabilité future, mais aussi dans un avenir plus résilient et respectueux des ressources. La chaire TEC-LOGd contribue à dessiner la feuille de route. Il appartient désormais aux acteurs économiques et aux décideurs politiques de s’en emparer.

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